Élections municipales 2026 : la négrophobie au cœur de la République

3/26/2026

Le 15 et 22 mars 2026 avaient lieu les élections municipales en France. Dans de nombreuses villes d’Île-de-France, notamment à Saint-Denis, à Mantes-la-Jolie, à La Courneuve et au Blanc-Mesnil, ce sont des maires noirs qui ont été élus, des maires proches du peuple, proches des préoccupations de leurs concitoyens. Depuis, racisme, stéréotypes et diffamation sont le lot des plateaux télévisés et des dénonciations calomnieuses sur les réseaux sociaux, visant Bally Bagayoko, Demba Traoré, ou encore Adama Gaye. Retour sur quatre jours de folie absolue.

Des élections qui ont encore mis en lumière le racisme, la négrophobie, les stéréotypes autour des personnes noires en France et des personnes issues de l’immigration. Bally Bagayoko, élu au premier tour maire de Saint-Denis, a été victime de racisme et de négrophobie de cercles d’extrême droite, mais aussi de médias plus généralistes. Alors qu’il est interrogé au micro de LCI le soir de sa victoire, Bally Bagayoko se voit rappeler par le journaliste Darius Rochebin que Saint-Denis abrite la basilique dans laquelle se trouve la nécropole royale, faisant de Saint-Denis « la ville des rois ». Bally Bagayoko se permet alors de compléter la phrase du journaliste en précisant « la ville des rois et du peuple vivant », reprenant une formule poétique. Cette phrase, difficilement audible dans le brouhaha du direct, a été détournée par des médias d’extrême droite et des sphères complotistes, laissant croire que le nouveau maire de Saint-Denis aurait dit : « la ville des Noirs ». Il n’a fallu que ce détournement pour voir s’abattre sur lui les foudres de toutes les chaînes d’information, sans la moindre vérification dans les 48 heures qui ont suivi, des plateaux de CNews à RMC, en passant par C ce soir sur France 5. C’est Apolline de Malherbe qui, dans son émission matinale sur RMC le 17 mars, a directement posé la question à Bagayoko, qui l’a aussitôt corrigée. Elle a présenté ses excuses publiques, invoquant le bruit ambiant du direct qui l’avait empêchée d’entendre correctement les propos du maire.

Ceci n’est qu’un exemple de ce qui se passe depuis que Bally Bagayoko est devenu maire de Saint-Denis. Les attaques négrophobes et racistes, stigmatisantes et stéréotypées, ne cessent de se multiplier.


Bally Bagayoko n’est pas le seul à être victime de ces phobies, de stéréotypes ou de délits de faciès. À Blanc-Mesnil, ce n’est pas le maire lui-même qui est visé, mais la population issue de l’immigration, les jeunes du Blanc-Mesnil, ciblés par l’ancien maire, le sénateur LR proche de l’extrême droite, Thierry Meignen. Ce dernier, qui n’est plus maire depuis 2021, perd les élections et accuse la partie adverse, soit Demba Traoré, candidat de la liste Blanc-Mesnil Uni, soutenu par une coalition de gauche, d’être à l’origine d’irrégularités. Le soir du 22 mars, la coalition de gauche remporte les élections à 51,49 % des voix. À la suite de son allocution dans la mairie du Blanc-Mesnil, Thierry Meignen fait face aux huées de la centaine de personnes présentes au moment de son discours.


Thierry Meignen, candidat battu, annonce les résultats et la victoire de Demba Traoré à l'hôtel de ville.CAMILLE MILLERAND/DIVERGENCE POUR « LE MONDE

Pour comprendre la situation au Blanc-Mesnil, il faut regarder dans le rétroviseur et dresser le bilan du mandat de Thierry Meignen, proche de l’extrême droite et de personnalités comme Sarah Knafo et Éric Zemmour, maire du Blanc-Mesnil de 2014 à 2021, dans une ville qui avait été communiste pendant près de 80 ans. Thierry Meignen se présente comme un homme proche du peuple, alors qu’en réalité il a été à la tête pendant près de dix ans d’un pouvoir qui, selon ses détracteurs, écrasait sa population et partageait des idéaux proches de ceux de Sarah Knafo et Éric Zemmour. Depuis 2021, c’est son premier adjoint Jean-Philippe Ranquet qui a officiellement assuré la tête de la mairie, poursuivant, selon ses opposants, la politique menée par Thierry Meignen. La victoire de Demba Traoré n’est donc pas une surprise, puisque la population du Blanc-Mesnil se sentait étouffée, incomprise et ostracisée par le pouvoir en place. Il y avait un besoin de changement, que Thierry Meignen n’a visiblement pas digéré.

Ce dernier a utilisé le terme de « racailles » pour désigner les jeunes du Blanc-Mesnil qui s’opposaient à lui durant la campagne.

« Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue. »

La journaliste Nassira El Moaddem a été la cible de ce dernier, après la publication de son livre-enquête Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, paru en février 2026, revenant sur les années de pouvoir de Thierry Meignen au sein de la ville. Une enquête qui met en évidence le clientélisme, le népotisme, la chasse aux sorcières contre les agents municipaux et opposants, ainsi que des faits troublants concernant notamment son directeur de cabinet Vijay Monany, devenu porte-parole du parti Reconquête en 2022. Cette enquête a mis hors de lui le vrai-faux maire du Blanc-Mesnil, sénateur depuis 2021, qui a déclaré auprès d’une journaliste du Monde : « Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue. »

Alors qu’une partie de la classe politique s’insurge de ces menaces de mort, les médias préfèrent relayer le fait que des maires ont été hués dans leur mairie — préférant mettre en exergue les stéréotypes racistes et négrophobes autour de ces nouveaux élus.

Mantes-la-Jolie avec Adama Gaye ne fait pas exception. Alors que le maire sortant Raphaël Cognet fait le tour des médias pour parler de sa défaite le 22 mars, on accuse la population présente à la mairie lors de l’annonce des résultats d’incivilités, on les accuse d’être des « racailles » parce qu’ils ont hué le maire sortant, oubliant que ces réactions sont peut-être dues à la politique menée pendant de nombreuses années par ce même maire.

Dans une tribune du Monde, la sociologue Solène Brun, chargée de recherche au CNRS, souligne l’ancestrale négrophobie dont la France peine à se défaire dans le traitement réservé à Bally Bagayoko depuis son élection le 15 mars 2026. Pour aller plus loin, le problème est plus profond que le simple fait que Bagayoko soit un maire noir. Il s’agit d’un maire noir, apparenté à la gauche de rupture, affilié à La France insoumise. Le caractère racial du déferlement de haine qu’il reçoit est avéré et pose des questions sur la manière dont la République fonctionne et dont elle devrait agir. Il révèle également que la France est un pays qui se droitise et se fascise de plus en plus.

Alors que certains de ces nouveaux maires n’ont pas encore tenu leur premier conseil municipal, ce traitement médiatique et politique de la part d’une certaine société civile montre que les six prochaines années seront longues, et lourdes de sens pour ces maires de la nouvelle France.

Ce concept politique théorisé par Jean-Luc Mélenchon depuis plusieurs mois représente bien cette France en train de changer profondément, portée par de nouvelles générations issues de divers horizons et de villes diverses. Une France qui fait peur à l’extrême droite. Alors, quelle est cette France d’aujourd’hui ?