APL pour les étudiants étrangers : la fin d'une certaine idée de la France ?

2/3/2026

Dès juillet 2026,  le gouvernement français mettra fin au versement des Aides Personnalisées au Logement (APL) pour les ressortissants des pays non membres de l’Union Européenne qui ne sont pas boursiers. Présentée comme une mesure de recentrage budgétaire visant à économiser 100 millions d’euros, cette décision dépasse largement le cadre comptable. Elle représente un changement de cap politique significatif, qui replace la question de l’accueil des étudiants étrangers au cœur du débat.

Un choix budgétaire aux relents politiques

L'amendement est technique, glissé dans le projet de loi de finances pour 2026. Son objet est froid : réaliser une économie de cent millions d'euros en retirant les Aides Personnalisées au Logement (APL) aux étudiants étrangers non-européens et non-boursiers. La mise en œuvre, prévue pour juillet 2026, semble une simple ligne comptable. Pourtant, dans les couloirs de l'Assemblée et des rectorats, on perçoit bien autre chose. Pour les soutiens de la mesure, il s'agit d'un nécessaire « recentrage » sur les publics nationaux les plus fragiles, un réalisme financier dans un contexte de rigueur. Mais pour ses nombreux détracteurs, cette réforme dépasse la simple gestion. Elle est perçue comme un symbole, un premier pas vers l'instauration d'une forme de « préférence nationale » dans l'enceinte même des universités. Le critère, la nationalité hors Union européenne, sonne comme un renoncement à un universalisme français longtemps revendiqué. L'argument économique se heurte à un mur de critiques dénonçant un calcul à courte vue, qui risque de coûter bien plus cher en rayonnement et en dynamisme qu'il ne rapporte au Trésor public.

L'université, otage d'un dilemme stratégique

La mesure place les établissements d'enseignement supérieur dans une position intenable. Elle frappe de plein fouet leur modèle économique et leur stratégie internationale. Comment concilier la feuille de route ambitieuse « Bienvenue en France », qui visait 500 000 étudiants internationaux, avec un signal d'accueil aussi restrictif ?Les présidents d'université naviguent désormais en eaux troubles. D'un côté, ils défendent bec et ongles leurs campus, arguant que les étudiants étrangers sont une richesse intellectuelle et scientifique incontestable, sans laquelle la recherche française s'étiolerait. Près d'un doctorant sur trois vient de l'étranger. De l'autre, ils doivent composer avec les injonctions contradictoires de l'État : attirer les meilleurs talents mondiaux tout en resserrant les conditions de leur venue.Les conséquences sur le terrain sont palpables. Une crainte d'hémorragie se diffuse, notamment dans les filières et les laboratoires qui dépendent fortement de cette mobilité. L'inquiétude n'est pas seulement quantitative ; elle est qualitative. Quel message la France envoie-t-elle à la jeunesse estudiantine du monde ? Elle qui se présentait en alternative au modèle anglo-saxon, payant et élitiste, semble désormais adopter une logique de fermeture. Ce revirement pourrait être le cadeau inattendu fait aux concurrents directs du Canada, de l'Allemagne ou de l'Australie, qui guettent la moindre faiblesse pour attirer à eux ces cerveaux en mouvement.

L’appropriation idéologique : quand la droite et l’extrême droite voient une première victoire

Derrière la froideur comptable de l'article 67 se joue une bataille politique dont les résonances idéologiques ne trompent pas.Pour ces organisations, le retrait des APL pour les étudiants non européens est bien plus qu'une économie budgétaire ; c'est un « bon signal » et une première étape vers l'instauration d'une « priorité nationale » dans l'accès aux aides sociales. Ils y voient la validation d'une logique de tri selon l'origine, réclamant ouvertement que la Caisse d'Allocations Familiales (CAF) devienne un instrument de discrimination entre les « bons » et les « mauvais » étudiants sur un critère de nationalité. En reprenant à son compte ce vocabulaire et en appliquant une mesure qui en épouse la philosophie, le gouvernement, selon ses critiques, pave délibérément la voie à l’extrême droite et lui permet de repousser toujours plus loin les frontières du débat acceptable. Cette décision est ainsi perçue comme l'acte de naissance d'une « préférence nationale répugnante parmi les étudiants ». Ici la « préférence nationale » désigne une politique ou un ensemble de mesures qui visent à accorder des avantages aux citoyens nationaux par rapport aux étrangers (ou parfois aux résidents non-nationaux) dans l’accès à certaines ressources, services ou droits.Selon les mots virulents de Manuel Domergue, de la Fondation pour le logement des défavorisés. Pour la gauche et une large partie de la communauté universitaire, c'est une ligne rouge qui est franchie, transformant une aide sociale universelle en un privilège réservé selon des critères frontaliers.Cette logique de tri, qui fracture la jeunesse entre nationaux et étrangers, ne reste malheureusement pas confinée aux décrets gouvernementaux. Elle descend désormais dans le concret des territoires et s’invite, au cœur des prochaines campagnes municipales.