La Coupe du monde 2026 a démarré il y a une semaine, et la FIFA la présente comme la plus grande fête du football de l’histoire : 48 équipes, 104 matchs, trois pays. Mais derrière les confettis se joue un tri. Les joueurs entrent ; des milliers de supporters d’Afrique, du Moyen-Orient et des Caraïbes, eux, sont restés à la porte, interdits d’entrée à cause de leur nationalité, sommés de verser une caution qui peut grimper à 15 000 dollars, refoulés à l’aéroport billet en main. Et déjà, les travées clairsemées de plusieurs stades disent à qui, vraiment, cette fête était réservée. En 1966, la FIFA menaçait de déplacer son Mondial pour qu’une seule équipe qualifiée puisse jouer. En 2026, son président conseille aux indignés de « se détendre » et s’apprête à remettre le trophée à Donald Trump. Ceci n’est pas une affaire de football. C’est une affaire de politique, et de race.
« Nous ne sommes pas les rois du monde »

Le 10 juin, à la veille du coup d’envoi, Gianni Infantino a tenu sa conférence de presse à Mexico.On l’a interrogé sur l’arbitre somalien refoulé, sur les supporters bloqués, sur cette ombre migratoire qui planait sur « son » Mondial. Sa réponse, rapportée par l’AFP et ESPN, tenait en une formule : la FIFA est « une organisation sportive », elle ne peut pas dicter aux États-Unis qui admettre sur leur sol, car « nous ne sommes pas les rois du monde qui peuvent commander aux gouvernements et aux polices ». Et de conseiller à la presse de « se calmer et se détendre ».
Il faut mesurer le chemin parcouru. En 1966, pour la Coupe du monde organisée en Angleterre,le Foreign Office britannique, qui ne reconnaissait pas la Corée du Nord, voulut refuser les visas à la sélection nord-coréenne. La FIFA, alors présidée par l’Anglais Sir Stanley Rous, refuse : aucun hôte ne pouvait barrer une équipe qualifiée. Le message, conservé dans les archives diplomatiques citées par History, était sans appel, si l’on fermait la porte à une équipe qualifiée, la phase finale se jouerait ailleurs. Londres céda. La Corée du Nord joua, et élimina l’Italie.
Voilà la doctrine d’hier : l’accès des qualifiés n’était pas négociable, et la FIFA était prête à brandir l’arme suprême, le déplacement du tournoi. Soixante ans plus tard, face à un président américain qui ferme ses frontières à des nations entières, le successeur de Rous ne menace plus personne. Il se déclare impuissant et invite à « chiller ». La FIFA n’a pas perdu son pouvoir. Elle a choisi de ne pas s’en servir.
« Quand le temps sera écoulé, ils devront rentrer chez eux »
Le ton, en réalité, était donné depuis longtemps. Le 6 mai 2025, à la première réunion de la taskforce créée par décret et présidée par Donald Trump en personne, JD Vance pour adjoint,Andrew Giuliani comme directeur exécutif, le vice-président américain prévient les futurs visiteurs. Tout le monde est bienvenu, lâche-t-il selon Rolling Stone et la BBC, « mais quand letemps sera écoulé, ils devront rentrer chez eux » ; faute de quoi, ajoute-t-il en se tournant vers la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem, ils auront affaire à elle. Une menace de détention adressée, sourire aux lèvres, à des touristes munis de billets.
Tout l’édifice de ce Mondial tient dans cette phrase. Une exemption a été taillée dans le décret anti-immigration pour les joueurs, leur encadrement, leurs proches. Pas pour les fans. Les footballeurs passent ; ceux qui les acclament, non. Le reste n’est que l’administration méthodique de cette frontière entre les corps utiles et les corps indésirables.
Le racisme, écrit noir sur blanc

Les faits sont publics, et ils sont accablants. La proclamation présidentielle de juin 2025, élargie en décembre, suspend ou restreint la délivrance de visas aux ressortissants de 39 pays. Selon le Council on Foreign Relations, Haïti et l’Iran sont sous interdiction totale, la Côte d’Ivoire et leSénégal sous restrictions partielles, et plus d’un quart des nations qualifiées sont visées. À cela s’ajoute le tri par l’argent : le programme de « visa bonds » exige une caution remboursable de 5000 à 15 000 dollars à l’entrée. Cinq pays qualifiés sont concernés, et tous sont africains : Algérie,Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Sénégal, Tunisie , des pays où, rappelle The Guardian, le revenu annuel moyen avoisine 5 000 dollars. Déposer plusieurs années de salaire pour le droit d’encourager son équipe : tel est le prix d’entrée fixé à l’Afrique.
Washington plaide la sécurité nationale et les dépassements de visa. Mais qu’on regarde la carte.Les pays frappés ne sont pas choisis au hasard du danger : ils dessinent, presque sans exception, la géographie des nations non-blanches du Sud global. Quand le Mali a osé imposer une caution réciproque aux Américains, il a été retiré de la liste en quelques jours — preuve que le critère n’a jamais été sanitaire ni sécuritaire, mais bien celui du rapport de force.
Disons-le donc sans détour, puisque la FIFA refuse de le dire. Le racisme, ici, n’est pas une grille de lecture militante posée après coup sur des faits neutres. Il est le fait lui-même. Fermer les portes d’un pays à des ressortissants choisis presque exclusivement parmi les nations non-blanche, sans dossier, sans examen individuel, sur le seul critère du passeport — ce n’est pas une politique qui produit du racisme : c’est du racisme érigé en politique. Human Rights Watchet Amnesty International parlent de discrimination ; le chercheur Jules Boykoff, auteur de RedCard, parle de « paradoxe massif ». Les mots sont pesés. Ils restent en deçà de la réalité.
Ceux qu’on refoule, ceux qu’on confine
Les chiffres disent l’ampleur ; les noms disent la chair. À quelques jours du coup d’envoi, l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, désigné parmi les 52 officiels de la FIFA, atterrit à Miami muni d’un visa valide. Il est refoulé, renvoyé vers Istanbul, rayé de la liste, Washington évoquant de vagues « préoccupations » de sécurité. Le joueur irakien Ayman Hussein est retenu sept heures à son arrivée ; le photographe de la sélection irakienne, renvoyé sans un mot. Selon NPR,plus de quarante supporters marocains se voient refuser leur visa, billets et hôtels pourtant réservés.
Le cas le plus glaçant reste celui de la République démocratique du Congo. Sous prétexte de l’épidémie d’Ebola déclarée mi-mai, les autorités américaines somment toute la sélection :isolement de 21 jours ou entrée refusée. Andrew Giuliani le confirme à ESPN le 23 mai. Pour s’y plier, les Léopards annulent leur stage prévu à Kinshasa et délocalisent leur préparation en Belgique ; leur match amical contre le Chili est même interdit par une commune espagnole. Tout cela pour une équipe dont pas un seul joueur ne vit ni ne joue au Congo, ils évoluent à Newcastle,à Sunderland, dans les grands clubs européens. Déclarés « conformes » aux protocoles américains, ils ont finalement été autorisés à entrer et disputent désormais le tournoi depuis leur base de Houston, mais sans leurs supporters, restés à la porte. Toute une nation traitée en foyer infectieux, sur la foi d’un continent et d’une couleur.
Et puis il y a l’invisible : ces fans africains qui, visa en poche, renoncent au voyage. Le Council onForeign Relations recueille leur crainte, être retenu trois heures, sommé de déverrouiller son téléphone, prié de se justifier d’exister. La dissuasion a remplacé l’interdiction. Elle vide les tribunes tout aussi sûrement.
Le ballon franchit la frontière, pas les pauvres
À l’exclusion par l’origine, la FIFA a ajouté la sienne, par l’argent. Pour la première fois dans l’histoire du Mondial, elle applique une tarification dynamique, ces prix qui enflent avec la demande. Le billet le plus cher de la finale, vendu près de 11 000 dollars par la FIFA elle-même, atteint près de 33 000 dollars à la revente, certaines annonces s’envolant, selon Newsweek, au-delà du million. La billetterie pèsera quelque 3 milliards de dollars, soit 27 % des onze milliards de recettes attendues, contre 10 à 15 % d’ordinaire. Les procureurs généraux de NewYork, Letitia James, et du New Jersey ont ouvert une enquête et assigné la FIFA. Le « tier supporter » à 60 dollars, brandi comme un gage de bonne volonté ? Moins de 1 % des places.
Interrogé sur ces tarifs, Infantino a balayé la critique en renvoyant la faute au marché tout entier: si la FIFA a tort, alors toute l’Amérique du Nord a tort. La même main qui se dit impuissante face aux frontières sait parfaitement, elle, appliquer « les tarifs du marché ».
Et le verdict est tombé dès le coup d’envoi. Une semaine après l’ouverture, plusieurs stades affichent des travées clairsemées, captées par les caméras du monde entier, Corée du Sud–Tchéquie à Guadalajara, Qatar–Suisse en Californie, Canada–Bosnie. La FIFA, qui annonçait des affluences quasi pleines, a fini par expliquer que des spectateurs « avaient choisi de rester debout» dans les coursives ; selon The Athletic, ses chiffres officiels ne laissaient que 1 574 sièges vides sur les six premiers matchs, un conte que les images démentaient rangée après rangée. Trop chères pour les uns, interdites aux autres : restaient les places vides. La fête avait trouvé son décor.

Le trophée dans la vitrine, ou le mensonge de l’apolitisme
Reste le cœur de l’affaire, et la plus grande des hypocrisies. La FIFA répète à l’envi que le football n’est pas politique, que la Coupe du monde unit par-delà les nations et les régimes. C’est au nom de ce principe qu’elle exclut la Russie depuis 2022. C’est au nom de ce même principe, prétend-elle, qu’elle ne saurait s’immiscer dans la politique migratoire des États-Unis.
Et que police-t-elle, au juste, comme « politique » ? À quelques jours du coup d’envoi, la FIFA a contraint Haïti, déjà privée de ses supporters par le travel ban, à changer son maillot. Le motif jugé fautif : une illustration de la bataille de Vertières, en 1803, où d’anciens esclaves défirent l’armée napoléonienne et arrachèrent l’indépendance du pays, première nation au monde fondée par des esclaves affranchis. Un maillot, comme un hymne, raconte une histoire : celle, ici, d’un peuple qui s’est libéré du joug colonial. Cette histoire-là, jugée « politique » au nom des règlements sur l’équipement, a dû disparaître du torse des joueurs quelques jours avant leur premier match. Retenez ce zèle soudain à dépolitiser le sport : avec l’homme le plus politique de la planète, on va le voir, la FIFA n’aura pas la même pudeur.
Mais les images, elles, ne mentent pas. En août 2025, dans le Bureau ovale, Gianni Infantino remet en main propre le trophée de la Coupe du monde à Donald Trump ; il trône depuis dans une vitrine, sur le bureau du président. En décembre, la FIFA décerne à ce dernier un « Prix de la paix », au même homme dont les forces ont, depuis 2025, bombardé les sites nucléaires iraniens, frappé des cibles en Irak, au Nigeria, en Somalie et au Yémen, tué près de 200 personnes dans des frappes sur des embarcations dans les Caraïbes et le Pacifique, et bombardé le Venezuela pour y capturer son président, Nicolás Maduro. Un prix de la paix décerné à un homme de guerre: la FIFA n’est plus à un reniement près.
Le 19 juillet, c’est encore Trump qui remettra le trophée au capitaine vainqueur. Le Comité international olympique a ouvert un examen sur le manquement d’Infantino à la neutralité politique, après sa participation au « Board of Peace » trumpien. Et c’est Trump lui-même qui, selon l’AP, a rappelé à Infantino qu’il n’aurait pu organiser les matchs de Los Angeles sans l’envoi de la troupe fédérale dans la ville.
Voilà la vérité que la « neutralité » de la FIFA s’emploie à masquer : ce Mondial est l’objet politique le plus chargé depuis des décennies, et son président n’en est pas la victime impuissante, il en est le partenaire. Trump promet de veiller à ce que « les bonnes personnes » entrent dans le pays.La FIFA conseille de « se détendre ». Entre les deux, ce sont des Somaliens, des Irakiens, desMarocains, des Congolais qu’on retourne à la frontière.
« Football Unites the World » ?
Le football unit le monde, proclame le slogan officiel déployé sur les écrans des seize stades. Il faudra l’expliquer aux supporters haïtiens, iraniens, marocains restés chez eux ; aux Léopards congolais confinés en Belgique ; à l’arbitre somalien renvoyé de Miami ; à ces familles africaines pour qui assister à un match exige de déposer trois années de revenus en caution.
Ce Mondial-ci n’unit pas le monde : il le trie. Il sépare ceux qu’on accueille de ceux qu’on soupçonne, ceux qui peuvent payer de ceux qui regarderont de loin, les passeports utiles des passeports indésirables, et la ligne de partage a la couleur que l’on sait. Pendant ce temps, un homme qui se dit roi de rien tend le trophée à celui qui referme les portes, et nous conseille de nous détendre.
En 1966, la FIFA était prête à déplacer une Coupe du monde pour qu’un seul pays puisse entrer.La question, aujourd’hui, n’est plus de savoir si ce Mondial sera le plus grand de l’histoire. Il le sera, peut-être, mais pas pour les bonnes raisons. Elle est de savoir ce qu’il reste d’une institution qui, pour ne pas fâcher un président, a accepté de fermer la porte à ceux qui, depuis toujours, font vivre ce jeu. Une Coupe du monde sans ses supporters, c’est Infantino qui le disait, en 2017. Avant d’apprendre à se taire.
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