Coupe du monde 2026 : la fête du football mondiale organisée dans un pays en guerre

6/16/2026

Du 11 juin au 19 juillet 2026, les États-Unis, le Mexique et le Canada accueillent la plus grande Coupe du monde de l'histoire, 48 nations, 104 matchs, 16 stades sur 4 500 kilomètres. Mais l'un des trois pays organisateurs est en guerre contre l'Iran depuis le 28 février. Billets inaccessibles, visas supprimés, cartels aux portes des stades, empreinte carbone record : pendant que les scandales s'accumulent, la classe politique française, si véhémente en 2022, garde le silence.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent des frappes aériennes coordonnées sur l'Iran "Operation Epic Fury" côté américain, "Operation Roaring Lion" côté israélien. En quelques heures, le détroit d'Ormuz est bloqué, et le Moyen-Orient bascule dans un nouveau cycle de violence. Un cessez-le-feu fragile est conclu le 8 avril. Trois mois plus tard, le coup d'envoi de la Coupe du monde sera donné à Mexico.

L'Iran qualifié, mais indésirable : le deux poids deux mesures de la FIFA

L'Iran s'est qualifié sportivement pour ce Mondial avec une seule défaite en seize matchs au sein de la Confédération asiatique. Sa présence aux États-Unis relève pourtant de l'absurde diplomatique.

Téhéran a demandé la relocalisation de ses matchs au Mexique ; le premier oppose la Team Melli à la Nouvelle-Zélande à Los Angeles le 16 juin, mais la FIFA a opposé une fin de non-recevoir.

Paolo Zampolli, homme d'affaires italo-américain et conseiller informel de Donald Trump, a même publiquement suggéré de remplacer l'Iran par l'Italie, éliminée lors des barrages européens pour la troisième fois consécutive. Les autorités sportives italiennes ont décliné, jugeant la démarche "impossible et inappropriée".

Le parallèle avec la Russie est inévitable. En 2022, après l'invasion de l'Ukraine, la FIFA et l'UEFA avaient exclu la Russie de toutes les compétitions internationales au nom d'une logique de "force majeure".

Aujourd'hui, les États-Unis bombardent l'Iran, mais restent organisateurs du tournoi.

François Dubuisson, professeur de droit international à l'Université Libre de Bruxelles et spécialiste reconnu des conflits armés devant les instances sportives internationales, résume l'impasse : le règlement FIFA ne prévoit aucun mécanisme de sanction lié à un conflit armé impliquant l'État d'un pays organisateur. L'article 3 des statuts, censé promouvoir les droits humains, est, selon ses propres mots, "plus ornemental qu'autre chose".

La FIFA, elle, a décerné en décembre 2025 un « Prix de la paix » à Donald Trump.


Visas supprimés, billets hors de prix : le Mondial des riches

Pour les millions de supporters épris de football dans le monde, venir en Amérique du Nord relève d'un parcours du combattant. La politique menée par Donald Trump a conduit à la suspension indéfinie du traitement des visas touristiques pour des dizaines de pays.

Les ressortissants du Sénégal, champion d'Afrique en titre, tombé dans le même groupe que la France —, de la Côte d'Ivoire, de l'Algérie, de la Tunisie ou du Cap-Vert doivent en outre verser une caution comprise entre 5 000 et 15 000 dollars dans le cadre d'un controversé "Visa Bond Pilot Program", simplement pour obtenir le droit d'entrer sur le territoire américain.

Les supporters iraniens et haïtiens, eux, sont de facto exclus du déplacement. Haïti fait depuis 2025 l'objet d'une désignation de pays à "protection temporaire suspendue" par l'administration Trump, dans le cadre de sa politique migratoire restrictive : les ressortissants haïtiens présents aux États-Unis ont été sommés de quitter le territoire, et les nouvelles demandes de visa sont pratiquement gelées.

Un comble pour un pays dont l'équipe nationale a obtenu pour la première fois de son histoire une qualification pour la phase finale de la Coupe du monde.

Aux États-Unis, 78 des 104 matchs sont programmés. Pour ceux qui franchissent la frontière, Football Supporters Europe (FSE), organisation représentant des millions de supporters à travers l'Europe, alerte sur le risque de raids de l'ICE, l'agence américaine de l'immigration et des douanes, dans les villes hôtes.

Ceux qui surmontent l'obstacle administratif se heurtent à un mur financier. À l'ouverture de la billetterie, les tarifs allaient de 191 à 14 281 euros. Le billet le moins cher pour la finale dépasse sept fois le prix de son équivalent en 2022 au Qatar.

Face au tollé, la FIFA a mis en vente un nombre limité de places à 60 dollars pour les "supporters fidèles". Une démarche qui n'était pas au goût de la FSE, qui a immédiatement déposé une plainte de 18 pages, estimant que la FIFA "détient le monopole de la vente des billets et a utilisé ce pouvoir pour imposer des conditions qui ne seraient jamais acceptables sur un marché concurrentiel".

Sepp Blatter, ancien président de la FIFA de 1998 à 2015 et figure centrale de l'histoire de l'institution qu'il a dirigée pendant dix-sept ans, a donné un seul conseil aux supporters du monde entier : "Évitez les États-Unis."

Le Mexique des cartels et l'hypocrisie bien française

Le troisième pays co-organisateur offre un tableau sécuritaire tout aussi préoccupant.

Le 22 février 2026, l'armée mexicaine abat Nemesio Oseguera Cervantes, dit "El Mencho", chef du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), l'un des groupes criminels les plus puissants du continent américain, responsable de milliers de meurtres et du trafic de fentanyl à grande échelle vers les États-Unis.

La réplique est immédiate : autoroutes bloquées avec des voitures en feu, commerces incendiés, cours suspendus dans plusieurs États, code rouge dans le Jalisco. Washington et Ottawa émettent une alerte de sécurité pour leurs ressortissants.

Guadalajara, l'une des trois villes mexicaines hôtes du tournoi et siège de l'Estadio Akron, se retrouve paralysée pendant plusieurs jours.

Treize matchs sont programmés au Mexique, dont le match d'ouverture au légendaire stade Azteca le 11 juin.

La présidente Claudia Sheinbaum assure que la sécurité sera "garantie" et annonce le déploiement de près de 100 000 membres des forces de l'ordre. La FIFA, elle, se dit "sereine".

Dans ce contexte, le silence de la classe politique française interpelle. En 2022, lors du Mondial au Qatar, plusieurs élus et personnalités médiatiques avaient appelé au boycott avec une véhémence certaine et pas tout à fait à tort.

C'était notamment le cas d'Anne Hidalgo, alors maire de Paris, qui avait refusé de déployer des fan zones dans la capitale, arguant des conditions de travail des ouvriers migrants sur les chantiers (au moins 6 750 morts selon une enquête du Guardian), de la répression des droits des femmes et des personnes LGBT+, et de la corruption ayant présidé à l'attribution en 2010.

En 2026, les mêmes conditions d'indignation sont réunies — pays en guerre, droits civiques bafoués, supporters d'Afrique ou d'Asie systématiquement exclus — mais les voix se font rares.

La France joue à New York contre le Sénégal le 16 juin, à Philadelphie contre l'Irak le 22 juin, à Boston contre la Norvège le 26 juin. Les billets se vendent.

4 500 kilomètres de stade en stade : le désastre carbone annoncé

La géographie de ce Mondial XXL pose une dernière question, celle-là sans réponse satisfaisante : l'empreinte carbone.

Entre le BC Place de Vancouver et le Hard Rock Stadium de Miami, il y a 4 500 kilomètres. Entre Vancouver et Mexico City, près de 5 000.

Les 48 équipes, leurs staffs, leurs délégations officielles, et les millions de supporters attendus — entre cinq et dix selon Gianni Infantino, président de la FIFA — devront se déplacer en avion d'un pays à l'autre, parfois plusieurs fois au cours du tournoi.

D'après une étude menée par le réseau Scientists for Global Responsibility, groupement international de chercheurs spécialisés dans l'impact environnemental des grands événements sportifs, l'édition élargie à 48 équipes et 104 matchs devrait générer plus de 9 millions de tonnes d'équivalent CO2, soit presque deux fois plus que les dernières éditions.

Lors du Qatar 2022, la FIFA avait estimé l'empreinte carbone de la compétition à 3,63 millions de tonnes de CO2, soit l'équivalent des émissions annuelles du Nicaragua.

L'ONG Carbon Market Watch avait jugé ce chiffre sous-estimé d'un facteur pouvant aller jusqu'à huit pour les seules émissions liées aux infrastructures.

La FIFA ne se contente pas d'ignorer son bilan carbone, elle l'aggrave délibérément. En signant un partenariat officiel avec Aramco, le géant pétrolier saoudien et l'un des plus grands émetteurs de CO2 de la planète, l'instance offre à l'industrie fossile une vitrine mondiale de plusieurs milliards de téléspectateurs. Ce n'est pas un partenariat sportif, c'est une caution.

Selon les chercheurs, cette exposition médiatique sans précédent pourrait générer jusqu'à 30 millions de tonnes supplémentaires de CO2 liées à la seule activité d'Aramco en 2026.

La Coupe du monde 2026 sera peut-être la plus regardée, la plus grande, la plus rentable de l'histoire du football. Elle sera aussi probablement la plus contradictoire.

Une compétition "inclusive" ferme ses portes aux supporters les plus pauvres. Un événement sportif qui se prétend universel exclut de facto une nation qualifiée sur le terrain.

Et tout cela dans une quasi-indifférence générale, surtout française.

Le ballon rond roule. Le monde regarde. Et personne, ou presque, ne pose la question simple : à quel prix ?